Le Fils de l’Homme

Bouddha Siddharta

I

Vers le matin, il entendit la voix de son guide :

« Mets-toi en route, Siddharta ! Ne rêve pas sur la vision qui te fut donnée, mais transforme-la en actes. Il te faudra deux jours pour arriver au royaume de Magadha. Le roi Bimbisara a besoin de toi ! »

Siddharta était si impatient de suivre cet ordre qu’il réveilla aussitôt Ananda et partit sur-le-champ, avant même que le soleil n’eût fait son apparition derrière les montagnes.

Son âme exultait ; il faisait de nouveau attention à ce qui l’entourait. Et voilà que les petits êtres essentiels qui lui avaient si souvent prodigué leur aide n’étaient plus invisibles pour lui ! Depuis la nuit où il les avait vus en image, il pouvait aussi les voir en réalité.

Ils s’activaient autour de lui comme pour lui montrer combien ils avaient à faire au service du Seigneur.

Il les regarda aider un petit oiseau à construire son nid, il les vit redresser les sarments tordus par le vent ou secouer les boutons de fleurs d’un trop plein de rosée. Ils exécutaient tout cela dans la joie, et cette joie se communiquait à tout ce qui était ouvert pour l’accueillir.

Ils étaient en route depuis deux jours et demandaient de temps en temps dans une localité où se trouvait Magadha. Ce ne fut qu’au cours du troisième jour qu’ils arrivèrent à une ville fortifiée.

Ils trouvèrent la porte fermée, et tous leurs appels furent vains. Personne ne se montra. C’était une curieuse porte de bronze scellée dans le mur.

Siddharta l’observa minutieusement. Elle portait toutes sortes de signes, dont certains étaient gravés et d’autres sculptés en relief. Assurément, ils devaient avoir un sens. Tout en réfléchissant, il laissa glisser ses doigts sur certains de ces signes ; soudain, la porte céda et s’ouvrit apparemment d’elle-même. Au même moment, des hommes armés surgirent de l’intérieur et s’écrièrent, tout excités :

« Qui donc est à même d’ouvrir notre porte ? »

Siddharta avoua que c’était lui, puisque personne n’avait répondu à son appel et qu’il devait parler de toute urgence au roi Bimbisara.

Au comble de l’étonnement, les hommes se regardèrent. Ils firent cercle autour de Siddharta et d’Ananda. Toutefois, avant de les conduire plus loin, ils expliquèrent que le chien devait rester en dehors de la ville.

« Il n’est pas question que je me sépare de Consolateur », dit fermement Siddharta, qui appela l’animal et le prit dans ses bras.

A présent, les hommes étaient satisfaits : ils avaient craint qu’en sautant après quelqu’un, le chien ne le rendît impur.

Les deux voyageurs furent accompagnés par une importante escorte jusqu’au centre de la ville où une sorte de palais se dressait sur une grande place. L’un des chefs y entra, tandis qu’une foule de badauds se pressaient autour des deux étrangers.

« Ils ont ouvert notre porte, » affirmaient les hommes en armes, « et ils connaissent le nom de notre roi ! »

Ces deux déclarations furent accueillies par des cris d’étonnement. Siddharta avait l’impression de rêver : tout lui paraissait irréel.

Le portail du palais s’ouvrit enfin. Des serviteurs apparurent ; les bras croisés sur la poitrine, ils s’inclinèrent à maintes reprises avant d’inviter les étrangers à entrer. Cette fois encore, le chien devait rester dehors, mais Siddharta l’emmena à l’intérieur. Il savait pertinemment qu’en agissant de la sorte il manquait de respect envers le roi, mais quelque chose de plus fort que toutes ces considérations l’avait poussé à le faire.

Dans une grande salle faiblement éclairée, quelques hommes entouraient le roi assis sur un siège doré.

Siddharta resta debout et attendit qu’il le saluât. Le roi se leva. C’était un homme d’âge moyen, de forte corpulence, aux traits plutôt mous et aux yeux tout petits mais perçants. A présent, ils fixaient directement Siddharta qui soutint calmement ce regard.

« Est-ce toi qui as ouvert notre porte, étranger ? » demanda le roi au lieu de le saluer.

Siddharta resta silencieux.

« Comment sais-tu mon nom ? »

Siddharta persista dans son silence.

« Je t’en pris parle » dit le roi à Siddharta.

Siddharta restait toujours muet.

« Tant de choses en dépendent, aussi bien pour moi que pour notre pays. »

« Pourquoi parlerais-je, étant donné que toi, tu manques à la plus élémentaire des politesses, roi de Magadha ? » répondit Siddharta d’un ton neutre.

« Épargne-moi le cérémonial des salutations, ô étranger ! » dit le roi. « Nous n’avons pas de temps à perdre. Je rattraperai plus tard tout ce que je néglige actuellement mais, de grâce, réponds-moi ! »

« Eh bien, je t’annonce donc que c’est moi qui ai ouvert la porte et que ton nom m’a été révélé. »

Siddharta parlait comme sous l’effet d’une contrainte. Il ne comprenait pas lui-même pourquoi il ne disait pas que seul le hasard lui avait fait ouvrir la porte. Quelque chose l’en empêchait.

Mais le roi le considéra d’un air réjoui et demanda :

« Dis-moi également si tu as parcouru les routes en passant par toutes les castes ? »

« Tu dis vrai », répondit Siddharta, tout surpris que le roi connaisse des choses sur lui.

Quant à Bimbisara, il fut heureux de cette réponse et donna libre cours à sa joie.

« Sois le bienvenu, noble prince ! » dit-il en s’inclinant. « Il y a longtemps que nous t’attendons. Le prince du grand royaume voisin, auquel nous sommes redevables d’un tribut depuis une défaite datant du règne de l’un de mes ancêtres, se permet d’exercer sur nous une pression toujours plus grande. Il exige à présent que lui soient remises toutes les filles de dix ans. Nous devons leur faire passer la frontière dans les jours qui viennent. Et, parmi elles, se trouve aussi ma fille, la princesse de notre royaume. »

Siddharta était stupéfait. Pourquoi ces gens ne se défendaient-ils pas ?

Le roi poursuivit :

« Il nous a été prédit que lorsque l’outrecuidance du prince aurait atteint son paroxysme, un prince étranger viendrait à notre secours. Il aurait parcouru les routes en passant par toutes les castes, il ouvrirait notre porte solidement fermée et dont le secret n’est connu que de quelques hommes fidèles, et il connaîtrait le nom caché du roi.

Tu comprends maintenant pourquoi j’étais si impatient de savoir si tu étais bien celui qui nous avait été annoncé ! »

« Oui, prince, aide-nous ! » le supplièrent aussi les conseillers et les serviteurs qui assistaient à l’entretien. Siddharta leur demanda :

« Ne vous a-t-on rien annoncé d’autre à propos de cet aide ? »

« On nous a dit qu’il nous parlerait des êtres célestes sans l’aide desquels nous retomberions indéfiniment sous le joug de princes ténébreux », ajouta le roi après un léger temps de réflexion.

Que savez-vous des dieux ? » demanda Siddharta.

« Rien, mon prince », répondit Bimbisara. « Personne ne nous a parlé d’eux. »

« Qui adorez-vous ? » demanda encore Siddharta.

« Nous n’avons trouvé personne qui fût digne d’être adoré, mon prince », lui répondit-on.

Siddharta comprit alors que c’était là que devait commencer sa mission. La détresse de ce peuple allait lui ouvrir les cœurs. Il voyait tout cela on ne peut plus clairement. Il n’en était pas de même pour Ananda, qui avait écouté, muet d’horreur.

« Maître, partons ! » dit-il d’un ton pressant. « En vérité, l’incroyance de ce peuple a fait fondre sur lui la colère des dieux. Si nous restons, il nous faudra périr avec lui. »

« Tu fais erreur, Ananda. Si nous partons, nous mériterons le châtiment de l’Éternel, mais si nous restons, nous pourrons conduire ce peuple vers la Lumière. »

Ce court entretien s’était déroulé à voix basse. Les personnes présentes regardaient les étrangers avec anxiété. Qu’allaient-ils décider ? Alors Siddharta se tourna vers le roi et lui dit aimablement : « Je vais vous aider ! »

Un immense soupir de soulagement parcourut l’assistance.

« Je vais vous aider. Toutefois, je ne pourrai le faire par mes propres moyens. Je vais demander l’aide du Maître des mondes qui m’a envoyé vers vous. S’Il m’accorde Sa Force, je ne craindrai personne. Maintenant, ô roi, parle-moi de ton voisin. Dis-moi ce qui s’est passé. »

Et le roi expliqua que, tous les deux ans, un lourd tribut était exigé d’eux. La dernière fois, ils avaient dû emmener de l’autre côté de la frontière des chevaux et des armes destinés à équiper une centaine d’hommes.

L’outrecuidance du voisin était telle que, avant de prendre possession de ce tribut, il voulait se battre en duel avec l’un des plus nobles guerriers de leur peuple. Il avait annoncé que, si le guerrier était vainqueur, non seulement il n’exigerait plus jamais de tribut, mais il rendrait également ce qui lui aurait été apporté cette fois-là.

Mais personne ne pourrait jamais vaincre ce prince qui bénéficiait de l’aide de puissances maléfiques. Il combattait avec des serpents et des tigres, des chacals et des hyènes, qu’il lançait contre l’adversaire.

Siddharta se sentit alors soulagé. Il avait la certitude d’être victorieux. D’ailleurs, l’Éternel ne lui aurait pas donné l’ordre d’aider Bimbisara s’Il n’avait pas eu l’intention d’être à ses côtés.

Le roi équipa son sauveur d’une bonne arme et d’un excellent bouclier. Il voulait aussi lui donner une monture exercée au combat, mais Siddharta refusa. Il avait l’intention d’affronter son adversaire à pied.

Au jour dit, un impressionnant cortège d’hommes en armes conduits par le roi en personne se mit en route pour accompagner Siddharta. Ce dernier avait donné l’ordre de ne pas emmener les jeunes filles réclamées par le prince. Si grande était la confiance du roi en l’aide promis qu’il se plia inconditionnellement à sa volonté.

Ils franchirent la frontière au moment prévu et se retrouvèrent dans une grande clairière. Alors, sous les yeux de tous, Siddharta s’agenouilla et, à trois reprises, il toucha le sol de son front. Puis, toujours à genoux, il pria :

« Très-Haut, Éternel, Tu existes, bien que les êtres humains ne sachent rien de Toi ! Tu m’as envoyé afin d’éveiller le cœur des gens de ce peuple. Donne-moi la force de les libérer de l’esclavage des ténèbres et du mal ! »

Les hommes entendirent cette prière avec stupéfaction et l’interprétèrent à leur façon. Il y vibrait une telle certitude et une telle vénération que le coeur de ceux qui étaient présents et attendaient dans l’angoisse et la douleur en fut profondément touché. Ce fut la première semence qui tomba au sein de ce peuple.

Des hommes en armes venant de l’autre côté de la clairière arrivèrent alors, avec à leur tête le prince gigantesque dont les armes étincelaient comme de l’or. Il redressait fièrement la tête, et ses yeux, qui lançaient des éclairs, scrutaient avec colère la foule.

« Où sont les jeunes filles qui doivent être nôtres aujourd’hui ? » lança-t-il à l’adresse du roi.

Prenant la parole à la place de ce dernier, Siddharta répondit calmement, mais à haute et intelligible voix :

« Si nous ne les avons pas amenées, c’est tout simplement pour nous éviter la peine de les ramener chez elles. »

Le prince ne s’était pas attendu à une réponse pareille. Hurlant de rage, il ordonna à Siddharta de se préparer à se battre avec lui, et Siddharta s’avança tranquillement.

« Avant que nous ne nous battions, tu dois me dire si les conditions sont toujours valables : si je suis vainqueur, ce peuple sera à jamais dégagé de l’obligation de payer un tribut. Toi, par contre, tu seras mon prisonnier. »

« Et si c’est moi qui suis vainqueur ? » s’écria le prince.

« Tu ne le seras plus jamais ! Maintenant, réponds à ma question ! »

Le prince allait rire et se moquer lorsque sa langue fut comme paralysée. La peur l’avait saisi en voyant Siddharta si sûr de la victoire. Mais, en songeant à ses aides, qui étaient cachés derrière lui, il promit ce que ce dernier avait exigé.

Siddharta saisit son glaive, l’entoura de ses mains en priant et attendit son adversaire. C’est alors qu’il vit devant lui un petit être essentiel dont les yeux vigilants observaient tout ce qui se passait alentour.

« Prends garde ! » chuchota le petit, tout en montrant du doigt la lisière de la forêt d’où deux énormes serpents approchaient en larges ondulations.

Siddharta éclata d’un rire joyeux et se mit à siffler entre ses dents, comme il avait coutume de le faire. Les serpents écoutèrent. Et il leur parla en leur ordonnant de quitter les lieux. Ils obéirent immédiatement.

Écumant de rage, son adversaire cria aux serpents d’exécuter ses ordres. Ils l’ignorèrent totalement et s’éloignèrent.

Siddharta dit alors :

« Hommes, sachez que les animaux sont des créatures de l’Éternel. Ils préfèrent obéir à la Lumière plutôt qu’aux ténèbres ! »

L’ennemi lança alors un cri d’encouragement, et deux superbes tigres, qui venaient d’être libérés de leurs chaînes, bondirent vers Siddharta.

Il les regarda sans leur parler. Ils se détournèrent de lui et s’apprêtaient à se jeter sur le roi Bimbisara qui, debout et sans protection, se tenait à la tête de ses guerriers, lorsqu’un ordre de Siddharta les arrêta dans leur élan.

« A celui-là non plus, vous ne devez faire aucun mal », dit-il.

Et, avant même que quiconque ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, les deux tigres avaient bondi sur le chef ennemi et l’avaient déchiqueté. Ils prirent la fuite avec leur proie. Craignant de subir le même sort, les siens s’enfuirent en hurlant.

Quant à Siddharta, le visage radieux, il était là debout au milieu du champ de bataille. Lorsque les ennemis eurent disparu, il invita Bimbisara et ses compagnons d’armes à s’agenouiller avec lui afin de remercier l’Éternel qui les avait aidés de façon si manifeste.

Personne ne s’abstint. La gratitude jaillit de leur coeur ému, pour s’élever vers Dieu qui s’était révélé à eux afin qu’ils croient désormais en Lui.

Siddharta resta à la cour du roi et instruisit tous ceux qui venaient le trouver. Ananda parcourut le royaume et fit de même. Au bout de trois ans, le peuple de Magadha n’avait pas de plus grand désir que celui de servir Dieu et d’accomplir Sa Volonté.

Avec cette connaissance, la joie et le bonheur avaient fait leur entrée dans le pays. Pures et bonnes étaient les mœurs de ce peuple qui s’était déjà efforcé auparavant de vivre de façon juste. Quant à Bimbisara, il renonça à la royauté pour devenir le grand prêtre de Dieu dans le royaume de Magadha qu’il parcourut avec beaucoup de zèle en annonçant l’Éternel et en exhortant son peuple.

Malgré toute l’affection que Siddharta portait au peuple au sein duquel il vivait et oeuvrait à présent, quelque chose le poussait à aller plus loin : ici, un autre pouvait assumer ses fonctions. Toutefois, il ne savait pas encore de quel côté diriger ses pas.

II

Un jour, un petit groupe d’hommes venus du royaume voisin se présenta pour lui demander de bien vouloir faire également profiter leur peuple de la bénédiction dont jouissaient les gens de Magadha.

Bimbisara, à qui cette requête rappelait toutes les injustices que ces voisins barbares leur avaient fait subir, à lui et à son peuple, l’avertit gravement :

« Ne va pas chez eux, Siddharta. Leurs mœurs sont trop rudes et leur coeur trop dur. Lorsque tu es venu chez nous, nous n’avions pas de dieux. Eux, ils en ont, mais ils sont effroyables. Ils leur offrent des sacrifices humains ! »

« C’est justement pour cela que je dois aller vers eux », répondit Siddharta avec une profonde conviction. « Je vais interroger mon guide et je ferai avec joie ce qu’il me dira. »

Et, dans une prière qu’il adressa En-Haut, il posa sa question mais il ne reçut que cette réponse succincte :

« As-tu besoin de poser la question ? »

« Non, en vérité ! » s’écria Siddharta. « J’ai su immédiatement que c’était à présent le chemin que je devais prendre. »

Il ordonna aux messagers de l’attendre, prit congé et partit avec Ananda. Il n’était pas encore très loin lorsqu’il entendit que quelqu’un le suivait. En se retournant, il aperçut l’un des prêtres de Magadha.

Siddharta s’arrêta pour lui laisser le temps de le rejoindre et attendit patiemment que celui que cette course rapide avait mis hors d’haleine fût en état de parler. Ce n’est qu’alors qu’il lui demanda ce qu’il désirait.

« Maître, prends-moi comme élève ! » supplia le prêtre. « Une voix en moi ne cesse de me dire que je dois me joindre à toi. Emmène-moi avec toi ! »

« Alors cette voix doit avoir raison », dit Siddharta en cédant à sa requête avec bonté. « Comment dois-je t’appeler ? »

« Donne-moi un nom que je porterai dorénavant en l’honneur de l’Éternel », lui demanda le prêtre.

Une idée traversa Siddharta : il lui fallait à présent inverser la série : ses élèves porteraient le nom de ses « maîtres » d’autrefois !

« Je t’appellerai donc Maggalana, mon ami. Le premier Maggalana qui entra dans ma vie était brahmane comme toi. Aspire à devenir aussi pur et aussi clair que lui ! »

Maggalana remercia le Maître et se joignit à Ananda qui se réjouit de voir leur groupe s’agrandir. Bimbisara leur avait donné une escorte d’hommes armés afin de leur permettre de se présenter dans le nouveau pays avec la dignité qui convenait à leur mission. Chaque membre d’une caste supérieure comptait pour deux.

A peine avaient-ils franchi la frontière que tout ce qui s’offrait à leurs yeux présentait d’énormes différences. Le pays était traversé par des chaînes de montagnes, mais les vallées intermédiaires, qui étaient pourtant fertiles puisque des ruisseaux et des rivières les arrosaient, n’étaient pas cultivées. Du bétail comportant surtout des troupeaux de chèvres paissait au flanc des montagnes. Ces animaux également semblaient être mal soignés et à demi sauvages.

De vigoureux yacks servant d’animaux de trait étaient parqués dans des enclos. Eux aussi donnaient l’impression d’être négligés. Et les habitations ! C’étaient de misérables huttes de terre glaise, de paille et de bois, qui avaient été construites n’importe comment.

Une planche grossièrement sculptée et peinte de couleurs vives était posée contre chacune de ces huttes : elle représentait une forme humaine horriblement défigurée. Consolateur grogna contre ces figures grotesques, et Siddharta fut bien obligé de lui donner raison.

Ceux qui le conduisaient s’inclinaient à chaque fois et, lorsqu’il leur en demanda la raison, ils lui répondirent qu’il s’agissait d’images de dieux.

« Comment pouvez-vous faire des images pareilles ? » demanda Siddharta horrifié. On lui répondit avec désinvolture :

« Qui pourrait nous l’interdire ? »

Alors le Maître ne posa plus de questions et décida d’attendre le moment où il pourrait parler au prince en personne, ce qui eut lieu le soir même. Avant le coucher du soleil le groupe pénétra dans la capitale, qui semblait essentiellement composée de huttes de terre comparables à celles que l’on trouvait dans le reste du pays.

Il n’y avait ni portes ni remparts. Qu’on empruntât n’importe laquelle des routes qui se croisaient à angles droits, on chevauchait librement jusqu’au centre de l’agglomération.

Là se trouvaient quelques édifices en pierre. Ils avaient à vrai dire un air penché et étaient construits de façon maladroite ; malgré tout, il était visible que l’on s’était efforcé d’imiter les peuples voisins. Le « palais » du prince était même une copie de celui de Bimbisara.

Le nouveau prince accueillit Siddharta avec la plus grande obséquiosité. Il savait que le sage avait causé la mort de son prédécesseur et il lui en était reconnaissant. Il souhaitait depuis longtemps régner sur les Viroudas et il pensait même avoir davantage droit à la souveraineté que le prince précédent qui, par ses propres moyens et en supplantant tous les autres, s’était emparé du pouvoir et s’était maintenu sur le trône.

Toutefois, autant le dernier prince avait été un souverain-né, qui s’y entendait à diriger le peuple entier d’une main de fer, autant Virouda-Sava - tel était le nom de ce nouveau prince - était un être faible entre les mains duquel tout menaçait de s’effondrer. Il en avait conscience et cherchait le moyen de remédier à la situation. De plus, il avait suivi avec envie l’épanouissement du peuple voisin. Il attribuait ce succès à la nouvelle croyance.

A présent, il désirait la même chose pour les Viroudas. Siddharta le comprit très vite. Malgré tous les efforts déployés par le prince pour dissimuler ses pensées, le Maître lisait clairement en lui. Son désir d’avoir la connaissance qui se rapportait à l’Éternel venait d’une source impure. Pouvait-il dès lors en résulter une bénédiction ? Siddharta répondit de façon évasive, tout en acceptant, dans un premier temps, de rester au palais en tant qu’hôte.

Où que portât le regard, ce n’étaient que saleté et immondices !

« Voyez, » fit remarquer Siddharta à ses deux compagnons, « c’est l’âme qui façonne son environnement selon ce qu’elle est. Une âme pure ne saurait vivre au milieu d’une saleté pareille ! »

Il ordonna que les pièces qui leur étaient réservées, à lui et à ses compagnons, fussent nettoyées par ses propres serviteurs. Ceux du palais observèrent ces travaux de nettoyage avec surprise.

Une fois que les pièces furent devenues à peu près habitables, les hommes se précipitèrent sur les lieux, le prince Virouda-Sava en tête. Ils ne parvenaient pas à comprendre ce qui était à l’origine de cette transformation. Il fallut beaucoup de temps avant que les curieux ne fussent refoulés et que Siddharta pût se reposer.

Il avait hâte de s’entretenir avec son guide pour lui parler du travail qui l’attendait au sein de ce peuple ténébreux. Il était fermement convaincu qu’il recevrait l’ordre de poursuivre sa route, mais il n’en fut rien.

« Tu dois mobiliser toutes tes forces, Siddharta », dit son guide avec la plus grande fermeté. « Ce peuple n’a pas le droit de continuer à représenter un danger pour ses voisins. »

« Que les autres se chargent donc de les repousser par les armes ! » s’écria Siddharta. « Comment tant de ténèbres pourraient-elles engendrer quelque chose de bon.

« Il ne t’appartient pas d’émettre un jugement sur la valeur ou l’absence de valeur de ceux dont tu dois t’occuper, lui rappela son guide. « D’ailleurs, il ne s’agit pas en l’occurrence de lutter contre des dangers extérieurs. Tant que ce peuple adorera les idoles qu’il a lui-même créées, il enverra de mauvaises pensées dans son environnement. Les ténèbres sont sans cesse à l’oeuvre. Elles ne s’accordent aucun répit et ne capitulent jamais lorsqu’il s’agit de faire des adeptes. Sur ce point, elles peuvent t’apprendre quelque chose.

Laisse-toi chaque jour inonder de forces nouvelles et travaille comme tu n’as encore jamais travaillé, afin qu’au moins quelques-uns puissent encore être sauvés parmi ce peuple, car l’Éternel ne veut pas qu’il continue à vivre comme il le fait actuellement. »

Maintenant qu’il savait que sa mission consistait vraiment à oeuvrer en ce lieu, Siddharta se mit courageusement au travail dès le lendemain matin. Il était animé d’une grande ardeur combative et sentait qu’ici, il était préférable de lutter au nom du Seigneur plutôt que de L’annoncer.

Lorsque Virouda-Sava lui demanda une nouvelle fois s’il acceptait d’aider son peuple, il se déclara prêt à le faire. Alors, tout heureux, le prince annonça qu’il voulait être le premier à adorer le nouveau dieu ! Siddharta devait préparer le sacrifice qu’il comptait offrir.

« Que veux-tu donc offrir ? » demanda le Maître surpris, et Virouda-Sava répondit tout naturellement :

« Ce que le nouveau dieu exigera. Il te suffit de parler. Nous avons fait récemment dix prisonniers. Nous les avons bien soignés, et ils sont gras à souhait. Devons-nous les sacrifier en l’honneur de ce dieu ? »

Saisi d’horreur et de dégoût, Siddharta fut pendant un certain temps incapable de prononcer un seul mot. Virouda-Sava prit ce silence pour du mécontentement, étant donné le peu de valeur du sacrifice.

Pour prouver sa bonne volonté à celui qui l’instruisait, il s’empressa d’ajouter :

« Tu as raison, des étrangers ne sont pas suffisants pour le noble dieu que tu veux nous donner. Il nous faut sacrifier des hommes de notre peuple. Je vais faire en sorte que dix de nos guerriers soient préparés. »

Siddharta ne put se contenir plus longtemps. Il refusa de dire un seul mot concernant l’Éternel tant que Virouda-Sava serait capable d’émettre de telles pensées.

Ce dernier restait là, décontenancé devant cette colère démesurée qu’il avait déclenchée sans mauvaise intention. Il tenta de s’excuser, mais Siddharta lui intima l’ordre de se taire, et il allait continuer à donner libre cours à son indignation lorsqu’un être lumineux se tint devant lui, un doigt sur les lèvres. Au même moment, il entendit une douce voix dire :

« Siddharta, ta colère n’est pas conforme aux Lois éternelles. Comment peux-tu attendre de cet homme qu’il ait connaissance des Lois si personne ne lui a jamais rien dit à ce sujet ? Montre-lui que l’Éternel est d’un tout autre genre que ses idoles qui ne valent rien, mais montre-le lui avec douceur, sinon comment pourrait-il croire en la bonté du Maître de tous les mondes ? On juge le maître d’après ses serviteurs. Ne l’oublie pas ! »

Siddharta eut honte. Il se tourna aimablement vers celui qui se tenait tout tremblant devant lui et dit :

« Virouda-Sava, tu ne sais pas encore que le Maître des mondes n’exige pas de sacrifices. Il préfère préserver la vie plutôt que de la voir massacrée pour Lui plaire. Tu ne peux pas encore Le prier. Tu dois commencer par apprendre à Le connaître et à ressentir à quel point Il est sublime. Ce n’est qu’alors que tu pourras essayer de te rapprocher de Lui par la prière. »

A vrai dire, Virouda-Sava comprit à peine le sens de ces paroles, mais il sentit malgré tout que ce nouveau Dieu devait être exceptionnel. Il fut saisi d’un sentiment de respect tel qu’il n’en avait encore jamais éprouvé, et cela le rendit muet.

Siddharta commença à l’instruire, mais il remarqua bien vite que la notion même de divinité était pour le prince quelque chose de totalement étranger. Cela ne représentait absolument rien pour lui.

« Quels dieux avez-vous adorés jusqu’à présent ? » demanda-t-il dans l’espoir de disposer ainsi d’une base sur laquelle il pourrait s’appuyer.

Pour toute réponse, Virouda-Sava frappa dans ses mains et ordonna aux serviteurs accourus en toute hâte d’aller chercher ses dieux. On lui apporta deux planches peintes et sculptées de façon horrible. Il expliqua :

« Celui-ci est Hagschr et celui-là est Chouvi. »

Il s’était instinctivement incliné en les nommant, ce qui avait permis à Siddharta de constater que, même devant pareilles horreurs, le prince n’était pas dépourvu d’un certain respect. Il continua patiemment à poser des questions :

Tu pries ces dieux ? »

« Non, je leur offre des sacrifices. »

« Quand offres-tu ces sacrifices ? Uniquement quand tu veux leur demander quelque chose, ou bien le fais-tu régulièrement ? »

« Quand le moment en est venu », répondit le roi de façon évasive. Alors Siddharta demanda :

« Parle-moi un peu de tes dieux. »

Virouda-Sava se mit lentement à expliquer :

« Ils sont ce qu’ils ont l’air d’être : laids, cruels et assoiffés de sang. Si nous ne leur offrons pas de sacrifices, ils nous font du mal. Ils nous effraient pendant la nuit pour nous empêcher de dormir, ils poussent les animaux sauvages à nous attaquer, ils nous envoient la maladie et la mort et font échouer ce que nous entreprenons.

Voilà pourquoi nous devons sans cesse leur offrir des sacrifices si nous voulons échapper à tout cela, en particulier quand nous projetons d’effectuer une expédition guerrière ou de faire une razzia quelconque. Mais nous ne manquons pas d’astuce : nous n’offrons pas de sacrifices avant ces expéditions guerrières ; en revanche, nous promettons aux dieux d’engraisser pour eux les prisonniers s’ils nous donnent la victoire. Alors les dieux font en sorte que nous fassions énormément de prisonniers. »

L’homme reprit haleine. Il ne lui était certainement encore jamais arrivé de tenir un discours aussi long.

Siddharta était profondément ébranlé. Autant les Dravidas étaient un peuple innocent et pur qui avait été préservé du mal grâce à ses vues candides, autant les Viroudas étaient devenus la proie des ténèbres par chacune de leurs pensées.

Il se demandait comment il allait s’y prendre pour apporter la Lumière à ces pauvres âmes. Quand il répéta le nom des dieux en frissonnant, il comprit que c’étaient ceux qu’il connaissait déjà, bien qu’affreusement déformés. Chouvi représentait incontestablement Vichnou, et Hagschr devait être Chagra.

« Tes dieux ne peuvent te nuire si tu n’as pas peur d’eux », dit-il à Virouda-Sava d’un ton ferme. « Ils sont faits de main d’homme et peuvent être détruits de main d’homme. »

« Ce n’est là que leur image, mais nous n’avons pas non plus le droit de nous en prendre à elle, sinon les dieux se vengeraient.

« Si ce n’est là que leur image, où sont-ils eux-mêmes ? » demanda Siddharta, tout content d’avoir trouvé une entrée en matière.

« Partout », assura craintivement l’autre. « Ils sont tout autour de nous. »

« Que m’arrivera-t-il si je détruis l’une de ces images ? » voulut savoir le Maître.

« Je n’en sais rien. Tu seras probablement frappé par la foudre, à moins que le dieu lui-même ne vienne t’étrangler. »

« Virouda-Sava, je te dis que rien de semblable ne se produira. Regarde bien ! »

Et, avant même que l’autre ait pu l’en empêcher, Siddharta avait saisi l’arme du prince, qui était posée contre le mur, et avait fendu l’une des idoles en deux.

Hurlant de terreur, Virouda-Sava se couvrit le visage de ses mains. Le silence régnait dans la pièce. Rien ne se passa.

« Regarde ! » dit Siddharta d’un ton encourageant. « L’image est détruite, mais aucun dieu ne se manifeste. Sais-tu pourquoi ? Parce qu’il n’existe aucun dieu qui puisse être comparé à ce monstre. Certaines puissances ténébreuses ont peut-être des formes semblables, mais je ne les connais pas. De toute façon, elles n’osent pas s’approcher de moi, puisque je suis un serviteur du Maître de tous les mondes. »

Virouda-Sava jeta un regard inquiet sur les deux morceaux de bois qui étaient par terre, puis il demanda :

« Ta présence me protège-t-elle moi aussi ? »

« Tu es protégé parce que tu as reconnu que ton idole ne valait rien et parce que tu veux étudier la nouvelle croyance. Virouda-Sava, réfléchis un peu : si vos dieux avaient quelque pouvoir, ton prédécesseur n’aurait jamais été déchiqueté par les tigres quand je leur ai permis de le faire. Qui, à ton avis, m’a donné ce pouvoir sur les animaux ? »

Sans répondre à la dernière question, Virouda-Sava s’écria :

« Cette brute n’a eu que ce qu’elle méritait ! »

Siddharta eut à nouveau l’impression que cette âme tentait de lui échapper. Il devait agir de façon plus radicale. Sans hésiter, il mit la deuxième idole en pièces. Pouvoir passer sa mauvaise humeur sur quelque chose lui faisait du bien. Quant à Virouda-Sava, il avait visiblement beaucoup moins peur qu’une chose horrible se produise.

« Demandons à présent aux serviteurs d’allumer un bûcher dehors afin de brûler les débris de bois », proposa Siddharta.

Il s’était attendu à une certaine résistance, mais l’autre le laissa faire. Quand la flamme s’éleva, haute et claire, il aida même le Maître à jeter les vestiges des idoles dans le feu et s’écria soudain d’un ton chantant et triomphant :

« Voilà que se consument Chouvi et Hagschr, les faux dieux. Nous avons détruit leur image, et ils sont trop lâches pour se venger ! Ils ont peur du grand dieu étranger. Venez, vous tous, voyez comme ils brûlent ! »

Il commença alors à danser autour des flammes. Certains vinrent se joindre à lui. Le tumulte allait croissant, car les autres s’étaient eux aussi mis à chanter, si tant est que cette suite de sons discordants méritât le nom de chant. Ils annonçaient que Chouvi et Hagschr étaient anéantis pour toujours.

Dès que le feu menaça de s’éteindre, ils apportèrent toutes les horribles idoles qui étaient posées contre leurs habitations et ils les jetèrent dans les flammes qui jaillissaient à chaque fois en une lumière aveuglante. Toutes les images grotesques furent détruites.

Craignant qu’il ne s’agisse de quelque sacrifice, les enfants et les femmes assistèrent tout d’abord au spectacle de loin, mais en voyant ce qu’on brûlait, ils se mirent à rire et à battre des mains. Des garçons commencèrent à faire un bruit assourdissant en frappant sur de petits tambours.

Le coeur battant d’émotion, Siddharta et ses deux élèves observaient ce spectacle repoussant ; pourtant, il était clair pour eux qu’un grand pas venait d’être fait. Mais il fut donné à Siddharta d’en voir bien davantage :

Il vit des formes horribles s’échapper des flammes. Il s’agissait de toutes les pensées qui s’étaient attachées aux grotesques idoles !

Ces formes cherchaient à s’abattre comme un poids sur les gens qui criaient et vociféraient. Mais d’autres figures s’élevaient également des flammes : ce n’étaient plus des formes, mais des entités lumineuses, colorées et pures, qui luttaient contre elles et les mettaient en fuite jusqu’à ce qu’elles fussent saisies par des entités aériennes et finissent par se dissiper avec la fumée.

« Je Te remercie, Éternel, de m’avoir permis de contempler cela ! » s’écria Siddharta, profondément ému. « Il est merveilleux de se savoir à chaque instant entouré et aidé par Tes serviteurs. »

Arriva enfin le moment où l’on ne trouva plus rien pour alimenter les flammes. Elles retombèrent lentement et s’éteignirent en crépitant. Tout parut presque lugubre alentour. Hors d’haleine, ceux qui dansaient de façon tellement insensée s’arrêtèrent. Siddharta les invita alors à s’installer autour de lui en disant qu’il allait leur raconter quelque chose.

« Il allait leur raconter quelque chose ! »

Ils jubilaient comme des enfants. Pour eux, il n’y avait rien de plus beau. Il se mit à leur décrire les formes mauvaises qu’il avait vues sortir des flammes et il leur dit comment les serviteurs de l’Éternel, le Maître de tous les mondes, les avaient refoulées, si bien qu’elles avaient dû disparaître dans la fumée, et comment cette fumée avait été à son tour détruite par les vents.

Siddharta était un conteur-né. Lui-même n’aurait jamais pensé qu’il pouvait être capable de faire des descriptions aussi saisissantes et des exposés aussi hauts en couleurs. Tous les regards étaient suspendus à ses lèvres, et il ne vint à l’idée de personne de douter de ce qu’il disait.

Toutefois, pas un seul ne réfléchit à ce qu’il venait d’entendre. Ils avaient accueilli ce qu’il leur avait dit comme on écoute une histoire. Quand il eut fini, ils le prièrent de bien vouloir leur raconter autre chose le lendemain.

« Ferons-nous de nouveau un feu ? » demandèrent-ils.

« Mais nous avons brûlé toutes les images des dieux ! » dit avec soulagement Siddharta. Cependant, comme ils l’en priaient instamment, il décida que, au cas où l’on trouverait encore des idoles, on allumerait un nouveau feu.

Ce soir-là, il alla se coucher, épuisé, écœuré, et malgré tout reconnaissant. La journée avait été infiniment riche en expériences.

Le lendemain matin, Ananda vint le trouver, tout soucieux.

« Maître, les prêtres sont en colère contre toi. Tu as brûlé les idoles dont ils se servaient pour faire des miracles. Ils ont l’intention d’attenter à tes jours.

« Ananda, crois-tu vraiment qu’ils puissent me nuire ? » répondit tranquillement Siddharta. « Le Maître de tous les mondes a encore besoin de moi pour Son oeuvre immense. Tant que je serai autorisé à Le servir, il ne m’arrivera aucun mal, quand bien même tous les prêtres de Virouda se ligueraient contre moi. Je te remercie néanmoins de m’avoir averti, cela me permettra peut-être de briser le pouvoir des prêtres. »

Vers midi, on fit venir Siddharta. La grand-place était pleine de monde et le feu était déjà allumé. Un immense tas d’idoles beaucoup plus grossièrement sculptées que celles de la veille attendait d’être brûlé.

Siddharta s’approcha. Visible de lui seul, un petit être essentiel, qui portait un vêtement aux couleurs vives et sautait de-ci, de-là sur le tas, dit en riant sous cape :

« Sont-ils bêtes, ces Viroudas ! Ils ont fait tout cela cette nuit et ce matin afin d’avoir de quoi alimenter les flammes. »

C’était une bien désagréable surprise. Siddharta commença par remercier le petit être débordant de vie, puis il réfléchit à ce qu’il fallait faire pour éviter que pareille chose ne se reproduise. Un appel à l’aide s’éleva du plus profond de son être :

« Éternel, nous ne pouvons tout de même pas offrir un spectacle, fais moi savoir ce que je dois faire ! »

Après quoi, il retrouva son calme. D’un geste lent, il ramassa quelques planches, secoua la tête et dit à ceux qui l’observaient avec intérêt :

« Si nous brûlons ces planches, il ne manquera pas d’en sortir un grand nombre de mauvaises pensées, car ces images ont été faites en cachette et de façon perfide pendant la nuit et au cours de la matinée ; toutefois, les serviteurs de Dieu ne chasseront pas les mauvais esprits puisque vous les avez vous-mêmes attirés sur vous. »

La tête basse, ils se tenaient là comme des enfants que l’on vient de gronder.

Faute d’être alimentée, la flamme s’éteignit. Siddharta cria aux hommes de se rapprocher, en leur promettant de leur raconter une nouvelle histoire. Ils obéirent, soulagés, et firent cercle autour de lui.

Il parla cette fois des serviteurs du Maître des mondes. Il décrivit l’ardeur avec laquelle ils accomplissaient toutes les tâches qui leur incombaient et expliqua de quelle manière ils aidaient et instruisaient les êtres humains si ces derniers étaient purs et ouverts.

Autour du cercle des hommes s’était formé un deuxième cercle constitué de femmes et d’enfants. Tous écoutaient avec le plus vif intérêt. Et Siddharta parla jusqu’à ce que l’obscurité fût totale et obligeât les gens à regagner leurs habitations.

Lorsqu’ils se furent dispersés, il demanda à Virouda-Sava de faire enlever la pile de planches et de les brûler. Certes, elles n’avaient jamais été des idoles, mais il ne fallait pas qu’elles soient utilisées pour faire des sottises.

Siddharta allait partir lorsqu’une main le saisit rudement par derrière tandis qu’une autre s’apprêtait à lui serrer la gorge. Il se retourna rapidement et, avec une force dont on ne l’aurait jamais cru capable, repoussa son agresseur, qui s’enfuit en prononçant un juron. Personne n’avait remarqué l’agression, et Siddharta n’en souffla mot.

Les jours suivants, il continua à raconter et à enseigner. Tant qu’il se contentait de raconter, les gens acceptaient volontiers tout ce qu’il disait. Cependant, dès qu’il parlait du Maître de tous les mondes et expliquait que celui qui voulait Le servir devait être pur et exempt de toute faute, ses auditeurs s’ennuyaient. Ils se mettaient à chuchoter discrètement, à ricaner, et finissaient par s’en aller.

Seul un petit cercle se regroupait toujours plus étroitement autour de lui : le visage de ces hommes avait quelque chose de moins bestial que celui de la plupart des autres. Quand il parlait de L’Éternel, leurs yeux brillaient et leurs joyeuses exclamations venaient parfois interrompre son discours. Cependant, Virouda-Sava n’était pas parmi eux !

Alors Siddharta décida de s’y prendre autrement. Il invita ceux qui étaient restés avec lui jusqu’au bout à venir le lendemain dans la cour du palais, en leur recommandant toutefois de n’en rien dire aux autres. Désormais, il ne viendrait plus leur parler régulièrement sur la grand-place.

Tout se passa comme il l’avait prévu. C’étaient les mêmes hommes qui venaient chaque jour à lui, et plus il les instruisait, plus ils étaient avides de l’écouter. A présent, ils en arrivaient même à poser des questions et ils étaient parfois accompagnés d’un nouveau que Siddharta accueillait aimablement dans leur cercle.

Il songea que le moment était venu d’oeuvrer également dans le reste du pays. Il invita ceux qui étaient devenus ses élèves à l’accompagner ; ils acceptèrent avec joie.

C’est ainsi qu’un beau jour, il se mit en route. Son intention avait été de renvoyer les hommes en armes qui lui servaient d’escorte, mais Ananda et Maggalana l’en avaient tous deux fortement dissuadé. Il les emmena donc eux aussi.

Ils traversèrent une région fertile, mais laissée à l’abandon. Chaque fois qu’ils arrivaient dans une localité, Siddharta parlait aux habitants, et les Viroudas qui l’accompagnaient allaient chercher les idoles dans les huttes et les brûlaient.

Toutefois, ils veillaient scrupuleusement à ce que cela ne donnât lieu à aucun débordement. Siddharta leur avait dit combien la danse effrénée avait été horrible.

Lorsque le Maître rencontrait une âme qui semblait aspirer à la connaissance de l’Éternel, il restait un certain temps, mais il repartait le plus souvent au bout de deux ou trois jours, découragé.

Quelques personnes se joignaient parfois à la caravane. On les plaçait alors au milieu des autres, qui les instruisaient à leur tour.

De cette façon, le temps passa très vite. Siddharta ne savait plus depuis combien de mois il était en route … ou depuis combien d’années. Personne n’aurait pu le dire. Avec son groupe, qui s’était accru et comptait à présent une centaine d’élèves, il avait parcouru le pays des Viroudas en tous sens.

C’est alors qu’il se trouva un jour au pied d’une chaîne de montagnes de moyenne altitude qui formait la frontière du royaume. Malgré leur fatigue à tous, il se sentit poussé à gravir ces montagnes. Il fut le premier à s’engager allègrement sur l’étroit sentier tracé par les chèvres.

Ce fut plus facile qu’il ne s’y était attendu. Ses compagnons le suivirent sans broncher.

Ils arrivèrent au sommet avant le coucher du soleil et contemplèrent la vallée. La plaine fertile s’étendait comme un tapis entre les petites et les grandes chaînes de montagnes. Le fleuve faisait couler ses flots jusqu’à la mer que l’on voyait au loin barrer l’horizon d’un trait bleu.

« Le pays des Viroudas est beau, » dit Siddharta aux siens, « mais ce peuple n’en a pas été reconnaissant et n’a pas apprécié l’immense don qu’il avait reçu. Il n’a pas non plus reconnu la Grâce que l’Éternel lui a accordée en permettant qu’Il leur fût révélé. Voilà pourquoi il sera exterminé, à l’exception des quelques-uns qui sont ici avec moi. Il devra périr avec tous ses péchés, si bien que l’on ne trouvera plus aucune trace de lui. »

Mû par une force intérieure, il avait parlé comme un voyant, sans avoir lui-même conscience de ce qu’il venait de dire. Ses compagnons le regardaient avec stupéfaction. Ce ne pouvait être vrai ! Comment cela allait-il se faire ?

Maggalana s’approcha du Maître et lui dit quelques mots. Comme au sortir d’un rêve, Siddharta reprit contact avec la réalité. Quand le disciple lui fit part de ce qu’il venait d’annoncer, une profonde tristesse se peignit sur son visage.

« A vrai dire, j’ignorais ce que je vous disais, mais celui qui parlait par ma bouche le savait, lui. Le moment est venu où le jugement de l’Éternel doit s’abattre sur le peuple des Viroudas. Il n’est pas juste que ces gens voués aux ténèbres causent la perte de tous les pays environnants. Mais vous qui êtes avec moi, ne craignez rien, vous serez sauvés, car vous êtes devenus des serviteurs de l’Éternel. Vous devrez assister avec moi à la destruction de votre peuple afin d’en rendre témoignage autour de vous. »

La nuit se passa sous un ciel constellé d’étoiles et l’aube se leva. C’est alors qu’un immense vacarme accompagné de secousses monta des profondeurs de la Terre.

« Ce sont les serviteurs de l’Éternel qui sont à l’oeuvre dans les montagnes », expliqua Siddharta.

Un grand vent de tempête se mit à souffler. Il venait de la mer et se déchaînait en hurlant et en gémissant entre les rochers sur lesquels Siddharta et les siens étaient debout, étroitement serrés les uns contre les autres.

« Jetez-vous à terre, » ordonna le Maître, « sinon l’ouragan va nous emporter ! »

Un orage éclata, une pluie violente s’abattit et l’obscurité se fit. Cela dura des Heures. Finalement, les trombes d’eau diminuèrent et la nature déchaînée se calma peu à peu, les grondements et les tremblements de terre cessèrent.

Siddharta fut le premier à se relever, mais à peine eut-il regardé alentour qu’un cri d’épouvante s’échappa de sa poitrine. Les autres se levèrent d’un bond, regardèrent, et poussèrent le même cri.

Là où, quelques heures auparavant, il y avait encore une terre fertile, déferlaient à présent les vagues de la mer d’où émergeaient les cimes montagneuses, tels de minuscules îlots. Le pays des Viroudas n’était plus !

Les survivants regardaient, profondément bouleversés. Aucun d’entre eux ne pouvait parler. Enfin, Siddharta se mit à prier du fond du coeur. Il remercia l’Éternel de leur avoir permis d’échapper au jugement qui avait frappé ces êtres ténébreux. Ensuite, il invita ses compagnons à descendre de la montagne par l’autre versant et, cette fois encore, ils furent prêts à le suivre.

Après l’effroyable événement qui avait touché chacun au plus profond de lui-même, ils étaient devenus des instruments aptes à servir l’Éternel. Leurs femmes et leurs enfants, de même que tout ce qu’ils possédaient, étaient à présent engloutis sous les flots.

Ces gens savaient maintenant combien la créature est peu de chose et combien est sublime le Maître des mondes qui trône au-dessus d’elle. Un mot de Lui suffit à faire sombrer toute oeuvre humaine dans le néant.